Wednesday, July 9, 2014

Un « enfant de la guerre » commémore le jour J

Un « enfant de la guerre » commémore le jour J




écrit par Nicholas Bader, 20 juin 2014

Lorsqu’on pense aux traces de l’Occupation qui évoquent jusqu’à nos jours les aléas de la Deuxième guerre mondiale, quelles sont les premières choses qui viennent à l’esprit ? Aujourd’hui, pour beaucoup d’Américains, les trous d’obus à la Pointe du Hoc ou les nombreux objets militaires abrités dans des mussés en Normandie rappellent dans un premier temps les évènements bouleversants qui sont survenus sur le sol français à partir du 6 juin 1944. Mais il ne suffit pas de songer uniquement aux champs de bataille, ni aux antiquités matérielles ; en fait, pour moi, les vestiges les plus captivants du dernier conflit mondial ne sont guère des « choses » ou même des endroits, mais plutôt des personnes.

            Pendant et peu après l’époque que les historiens désignent les « années noires » (1940-1945) , à peu près 200 000 enfants sont nés suite aux rencontres entre des Françaises et des forces de l’Axe stationnées en France. Au lendemain de la guerre, les mères coupables furent condamnées de trahison pour « collaboration horizontale », autrement dit, le fait d’avoir couché avec l’ennemi. Certaines passaient devant des tribunaux officieux de l’épuration avant d’être promenées sur la place publique, souvent par des Résistants de la dernière heure qui les ont battues ou dénudées.  Par conséquent, les « enfants de la guerre » ont grandi dans la grande honte et le silence, étant les progénitures de l’ennemi allemand et d’une fille-mère, selon la société française de l’époque, de mauvaises mœurs. Certains de ces victimes d’opprobre ont dû faire face aux brimades morales et physiques à l’école ainsi qu’au foyer, aux difficultés scolaires,  et même à l’exclusion des cérémonies  religieuses, pour ne mentionner qu’une poignée des souffrances.

Mais, étant donné les défis quotidiens d’une enfance si abominable, l’activisme actuel des « enfants » (qui ont aujourd’hui à peu près 70 ans) pourrait surprendre. Réduits au silence pendant des décennies, ces individus ont pu sortir de l’ombre et s’organiser dans les années 1990 et 2000 – d’abord grâce à leurs propres initiatives, aussi bien qu’avec le soutien des médias, des journalistes, et des historiens de plus en plus intéressés par leur histoire. L’été 2013, j’ai eu le plaisir de déjeuner et de discuter avec Michel Blanc et Daniel Rouxel-Ammon, le président et le président d’honneur (respectivement) de l’organisation internationale Cœurs sans frontières (CSF). Ils m’ont expliqué les objectifs de l’association.

Une association à plusieurs buts, CSF a des motivations humanitaires ainsi que politiques. En premier lieu, l’organisation franco-allemande aide les enfants de la guerre à entreprendre des recherches généalogiques auprès des archives militaires à Berlin afin de retrouver l’identité du père disparu à la Libération. Ce dernier, qui faisait partie de la Wehrmacht, a été souvent soit rapatrié en Allemagne, soit tué dans les bombardements du Débarquement allié en 1944.  Puisque l’identité du père représente une partie intégrale de celle de chaque enfant, beaucoup d’entre eux éprouvent aujourd’hui, 70 ans plus tard, un désir de combler ce qui leur manque.  

Des adhérents à CSF tels que Daniel et Michel ont également joué un rôle primordial dans la lutte pour la reconnaissance des « enfants maudits »  au niveau des états européens; leurs revendications politiques ont abouti en 2009 à une loi accordant la double-nationalité franco-allemande aux enfants de la guerre qui peuvent fournir des preuves de filiation. Alors qu’il s’avère très difficile de « prouver » qu’on est un enfant de la guerre, au moins 85 y ont réussi, et Daniel Rouxel-Ammon en était le premier.

C’est peut-être pour cette raison que Daniel s’est fait inviter à témoigner devant une grande foule lors de la première veillée de la réconciliation franco-allemande au mémorial de Caen le mois d’avril dernier. Autrefois victimes des rancœurs de l’après-guerre, certains enfants de la guerre montrent aujourd’hui une vraie volonté de s’inscrire dans la longue histoire du rapprochement franco-allemand, voire européen.  En s’acharnant à obtenir la double-nationalité, ces personnes se sont reconstruites en effet comme des citoyens multinationaux, des embryons de l’Europe qui tiennent à leur origine. Daniel ne se voit plus comme un enfant de la honte, malgré les injures de son entourage quand il était petit. « J'ai pensé toute ma vie que j'étais un accident de la guerre mais en réalité, j'étais un enfant de l'amour, il raconte. Un travail de résilience s’opère, on surmonte ses blessures et il faut apprendre à aimer. »

            Le 6 juin 2014 a marqué la 70ème anniversaire du « jour J », c’est-à-dire le début de la Libération alliée de la France. Le préfet de la région Basse-Normandie a invité Daniel à assister à la cérémonie commémorative du Débarquement qui a eu lieu au cimetière américain de Colleville-sur-Mer. Daniel, lors de son voyage dans la région, a donc rendu hommage non seulement aux troupes alliées qui ont débarqué sur les plages sanglantes, mais aussi aux soldats allemands et aux civils français tués dans les violences. En fait, son propre père Otto Ammon, Lieutenant de la Wehrmacht, a été frappé par un obus lors des combats à la Libération. Le soldat allemand a contracté, par conséquent, la typhoïde dans un hôpital militaire où il est mort le 11 janvier 1945. Au moment des discours poignants des Présidents américains et français Barack Obama et François Hollande, Daniel ne pouvait pas s’empêcher de penser à son père qu’il n’a jamais connu.  
            Il est important de noter que les « enfants de la guerre » issus de la Seconde guerre mondiale ne représentent certainement pas un cas isolé.  Les enfants entre civils et militaires risquent d’être nés à chaque fois qu’une armée quelconque traverse une frontière internationale ; tel était surement le cas lors de la présence américaine au Vietnam dans les années 60 et 70. C’est pour cela que le groupe Cœurs sans frontières est devenu membre d’un réseau plus grand qui s'appelle le Born of War International Network (BOW i.n.).
Ce réseau se charge de regrouper et de disséminer de l'information entre les associations des enfants de la guerre dans d’autres pays européens qui se sont vus occupés. Ses objectifs politiques sont vastes. L’essentiel, c’est que BOW i.n. exerce une pression sur le parlement européen afin qu'il fasse des démarches sur une convention pour les enfants de guerre / d’occupation. Cette convention, toujours hypothétique, protégerait ceux qui vivent aujourd’hui et ceux qui seront nés, inéluctablement, dans les conflits internationaux de l’avenir, avec l’espérance qu’ils ne connaissent pas les mêmes difficultés en tant qu’enfants. Que ces revendications soient satisfaites aussitôt que possible.
Trop souvent, mes condisciples d’histoire aux Etats-Unis n’associent le jour J qu’avec les débuts de la victoire alliée et l’écroulement du Troisième Reich. L’histoire de Daniel, de la perte de son père, et de la souffrance de ces dizaines de milliers d’enfants de la guerre nous exigent de réfléchir sur la signification de la commémoration. Les festivités du 6 juin 2014 ne représentent pas la célébration d’un triomphe éclatant, mais une exaltation de la paix qui l’a suivi, celle qui a permis aux enfants de la guerre comme Daniel de s’exprimer après des décennies de l’omerta.
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Cet article de blog a été écrit par Nicholas Bader, diplômé récent de Davidson College (Caroline du Nord), spécialiste de français et d’histoire. Pour son mémoire de fin d’études, il a recherché les enfants de la guerre nés en France. Si vous désirez un exemplaire du mémoire, veuillez le contacter à nicholas.a.bader@gmail.com.
Pour les renseignements les plus approfondis sur les enfants de la guerre, veuillez consulter :
Picaper, Jean-Paul, et Ludwig Norz. Enfants maudits : Ils sont 200 000, on les appelait les "enfants de Boches." Paris: Syrtes, 2004. Imprimé.
Virgili, Fabrice. Naitre ennemi : Les enfants de couples franco-allemands nés pendant la seconde guerre mondiale. Paris: Payot, 2009. Imprimé.
Pour plus d’informations sur les initiatives de CSF et de BOW i.n., veuillez regarder les liens suivants.
http://www.coeurssansfrontieres.com/

http://www.bowin.eu/

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